Éphéméride Panneaurama #10 : Building Paris (France / Paris)

Chaque jeudi, retrouvez dans l’éphéméride Panneaurama, la vision des graphistes ayant répondu à l’invitation de La Bibliothèque de créer une affiche originale sur le thème du paysage. Cette semaine, Benoît Santiard et Guillaume Grall, du studio de design graphique Building Paris, répondent à nos questions. Une manière pour vous de voir encore autrement le parcours graphique proposé dans et autour de la médiathèque Charles-Gautier-Hermeland du 28 juin au 28 septembre 2019.

Building Paris est un studio de design graphique fondé en 2012 par Benoît Santiard et Guillaume Grall. Convaincus que le design doit avant tout se mettre au service d’un contenu, leur production est marquée par un goût prononcé pour l’évidence et veille à s’adapter à chaque contexte, en portant un soin particulier au détail typographique. Building Paris travaille sur des projets d’édition, d’identité visuelle et d’expositions, aux sujets et aux échelles variés, où la contrainte (temporelle, économique, matérielle) est un élément moteur du processus créatif. Dans la continuité de leur pratique, ils enseignent la communication à l’École d’architecture de la ville & des territoires à Marne-la-Vallée depuis 2008.

« Blow Up est un film de Michelangelo Antonioni sorti en 1966. Le héros, Thomas est photographe et réalise des zooms progressifs dans ses tirages photographiques. Le terme « Blow up » en anglais renvoie ici à « agrandissement », mais peut aussi être traduit par « explosion ». Cette ambivalence sémantique a été le prétexte pour construire une image à partir du travail de l’artiste photographe Mathieu Pernot, extrait de la série Le Grand Ensemble : Implosion, réalisée entre 2000 et 2006. En s’intéressant à Atlantis, mais aussi au Sillon de Bretagne, deux lieux emblématiques de la ville de Saint-Herblain, et plus largement à l’architecture héritée des Trente Glorieuses, nous avons souhaité marquer le paysage avec une proposition manifeste que nous a inspiré cette anecdote : le Sillon de Bretagne a été construit l’année ou Pruitt Igoe, grand ensemble d’habitat social à Saint-Louis (Missouri, Etats-Unis), a été démoli (1972). Cet assemblage anachronique de signes (texte) et de figures (image) est une invitation à nous questionner sur la manipulation des images (autant mécanique que fallacieuse) et sur leur double appropriation : par les auteurs que nous sommes et par les spectateurs que vous êtes. Une invitation sur grand format à entrer physiquement dans l’image et a en découvrir le sens caché, comme le fait progressivement Thomas avec ses propres images dans Blow Up. »

Photographie confiée à l’Atelier Building Paris par Super Terrain
Blow Up, Building Paris (France / Paris)

La Bibliothèque : Avez-vous pour habitude de répondre à des commandes ? Sinon, pourquoi celle-ci ?

Building Paris : « Notre travail de designers graphiques consiste à répondre essentiellement à des commandes pour des clients (des entreprises, des associations, des institutions, des particuliers, des auteurs, etc.) qui font appel à nous pour des besoins en communication et graphisme. Cette relation de commande pose alors un cadre de travail et de réflexion, ainsi qu’un certain nombre de contraintes (temporelle, économique, matérielle) qui deviennent pour nous un élément moteur du processus créatif. Pour le dire plus simplement, sans question nous avons du mal à apporter une réponse. »

La Bibliothèque : Le thème du paysage est-il déjà présent dans votre travail, dans vos thématiques de prédilection ? Si oui, pourquoi ? Sous quel(s) angle(s) ?

Building Paris : « L’architecture est un sujet qui nous passionne depuis toujours. Nous sommes enseignants dans une école d’architecture (à Marne-la-Vallée, à l’est de Paris) et travaillons régulièrement avec des architectes sur des projets d’édition, d’identité visuelle, d’exposition, de signalétique, etc. L’architecture est un terrain très large et ouvert au design graphique : de la très petite échelle (réaliser une carte de visite pour une agence) vers la très grande échelle (mettre en place un système de signalétique  à l’échelle d’un bâtiment ou d’une ville) en passant par une multitude de supports imprimés, sur écran, en volume, etc.

Nous avons aussi développé un attrait certain pour la représentation et la photographie d’architecture et collaborons avec des photographes dont nous apprécions le travail : Cyrille Weiner, Giaime Meloni, Myr Muratet, Julien Lelièvre, notamment. Nous venons d’ailleurs de créer notre propre maison d’édition Building Books, dont l’ambition éditoriale est de s’intéresser aux paysages et aux formes bâties (l’architecture au sens large donc), à travers des personnalités qui les racontent sous forme de textes, de photographies, d’expériences artistiques ou sociales. L’architecture est pour nous un point de départ, un prétexte pour s’intéresser de manière sensible, éclairée et généreuse, à l’environnement dans lequel elle s’insère et à la façon dont elle est appréhendée par le public et les habitants.

Building « Notre premier livre, Art d’autoroute, est sorti au début de l’été et présente le travail de Julien Lelièvre qui, au terme d’années d’investigations et de milliers de kilomètres parcourus, a recensé et photographié soixante‑et‑onze œuvres d’art réparties le long du réseau autoroutier français. Cet inventaire en images, organisé selon douze itinéraires, est introduit par un corpus de photographies composant un journal sensible de ses pérégrinations. L’ensemble restitue de façon inattendue l’univers singulier de l’autoroute et offre pour la première fois un large panorama sur cet art parfois décrié et souvent méconnu. »

Livre Art d’autoroute, 2019.

La Bibliothèque : Pour vous, le paysage évoque-t-il d’abord la nature ou la ville ?

Building Paris : « Le paysage peut tout aussi bien être naturel, urbain, mais aussi mental, photographique, médiatique, politique… ce qui nous intéresse dans le paysage, c’est plutôt la question du point de vue. »

La Bibliothèque : Comment qualifieriez-vous l’affiche réalisée pour Panneaurama et au regard de vos autres créations ? Ovni ou suite logique ?

Building Paris : « Nous sommes très fiers d’avoir été invités par Super Terrain (un grand merci à eux) et de faire partie de ce casting incroyable. Chaque affiche a ses propres caractéristiques, disons donc que toutes les affiches sont des ovnis ! Pour le coup, le paysage graphique qu’offre cet ensemble est très riche et surprenant. Il est intéressant aussi de lire ce qu’en racontent les auteurs et de comprendre comment ces images ont été pensées et fabriquées. »

La Bibliothèque : Que voudriez-vous que le public retienne de cette affiche ? Qu’aimez-vous susciter en général chez le regardeur ?

Building Paris : « Nous avons travaillé avec plusieurs références (cinématographique, photographique, architecturale) avec l’objectif de susciter la curiosité du regardeur. Cette affiche n’ayant pas d’objectif de communication, si ce n’est de questionner l’environnement dans lequel elle apparaît, il nous paraissait important qu’elle contienne une intention pédagogique. Au-delà de la forme, de l’émotion et du plaisir que peuvent apporter ces grandes images dans l’espace public au premier regard, il est amusant de leur attribuer une seconde lecture, un sens caché ou simplement, comme le ferait un écrivain avec une note de bas de page afin que le regardeur/lecteur y voit/lise d’autres choses que l’image elle-même. Quels que soient les messages ou les ambitions, l’interprétation et l’appropriation par le regardeur devraient toujours rester libres et ouvertes. »

La Bibliothèque : Quelle a été votre technique de création pour produire votre affiche (dessin, découpage, photo…) ?

Building Paris : « Nous avons travaillé par itération à partir d’un logiciel de mise en page sur ordinateur. Nous avons coupé des morceaux d’images à l’intérieur de grandes images que nous avions scannées dans un livre ; puis nous avons cherché les meilleurs cadrages pour ces images. Nous avons imprimé en petit format ces cadrages (plus d’une centaine) et nous sommes amusés à les recomposer par deux pour former une nouvelle image. Si le résultat est satisfaisant à petite échelle, il le sera aussi à grande échelle. Nous avons ensuite posé les mots sur et sous les images. La couleur du fond est apparue en dernier, c’est elle, finalement, qui donne le ton à notre image. »

La Bibliothèque : Le format a-t-il une importance pour vous ?

Building Paris : « Oui évidemment ! Notre processus de travail pour cette affiche est un jeu d’allers-retours perpétuel entre l’écran et l’imprimé. À l’image de l’architecte avec sa maquette, nous avons d’abord travaillé l’affiche à petite échelle (A3, A4, voire plus petit) ; puis est venu le moment d’imprimer une maquette à l’échelle 1 pour vérifier la qualité du dessin et de la trame, d’une part, l’échelle du texte, d’autre part, mais aussi pour confronter l’image à l’espace tridimensionnel et jauger des relations entre l’image imprimée et le corps et les sens du regardeur. »

La Bibliothèque : Sur quoi travaillez-vous en ce moment ? 

Building Paris : « Nous avons une quinzaine de projets en cours dont un certain nombre concerne l’architecture et l’édition (souvent les deux d’ailleurs). Nous travaillons notamment sur un gros livre pour une agence d’architecture sur les problématiques de biodiversité qu’ils développent au sein de leurs projets ; nous travaillons aussi sur la première monographie d’un architecte du sud de la France avec une iconographie très riche (photographies de ses réalisations, de ses maquettes, dessins à la main, documents graphiques et même quelques poèmes). Ces deux livres seront publiés à la rentrée. Ce sera alors le moment de travailler sur notre prochain livre en tant qu’éditeur, Agora, le catalogue d’un projet de sculpture dans l’espace public que l’artiste Eden Morfaux a déployé en 2018 dans le grand ensemble de Massy-Antony et pour lequel le photographe Myr Muratet a réalisé de très belles photographies. À suivre donc… »

Projet Eden Morfaux

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